REVISTA DE PSIQUIATRÍA Y PSICOLOGÍA DEL NIÑO Y DEL ADOLESCENTE

ISSN : 1578-1062

 

Profil épidémiologique des tentatives de suicide chez les adolescents : étude rétrospective au CHU Mohammed VI de Marrakech (2021-2025)

Epidemiological profile of suicide attempts among adolescents: a retrospective study at the Mohammed VI University Hospital in Marrakesh (2021–2025)

 

Perfil epidemiológico de las tentativas de suicidio en adolescentes : estudio retrospectivo en el Hospital Universitario Mohammed VI en Marrakesh (2021-2025)

DOI: https://doi.org/10.65549/hgh1mj52

Majda Hafissi (1), Bouchra Aabbassi(1,2), Fatiha Manoudi(3)

(1) Équipe universitaire de pédopsychiatrie, CHU Mohamed VI de Marrakech, Maroc.

(2) Centre de recherche " Santé, enfance et développement" Faculté de médecine et de pharmacie de Marrakech, Maroc,  Université Cadi Ayyad, Marrakech, Maroc

(3) Équipe de recherche pour la santé mentale, Faculté de médecine et de pharmacie de Marrakech, Université Cadi Ayyad, Marrakech, Maroc

 

Correspondance : Majda Hafissi. Email : mailto:majdahafissi@gmail.com

ORCID : https://orcid.org/0009-0003-5244-9547

 

Résumé

Objectif. Établir le profil épidémiologique, clinique et évolutif des tentatives de suicide chez les adolescents pris en charge au service de pédopsychiatrie du CHU Mohammed VI de Marrakech.

Matériel et méthodes. Étude rétrospective monocentrique portant sur 131 adolescents âgés de 10 à 16 ans, hospitalisés ou suivis pour tentative de suicide entre janvier 2021 et décembre 2025. Les données ont été recueillies à partir des dossiers médicaux et analysées par le logiciel SPSS version 27.

Résultats. L’âge moyen était de 14,71 ± 1,38 ans avec une nette prédominance féminine (82,4 %). Les méthodes les plus utilisées étaient l’intoxication médicamenteuse (40,5 %) et les méthodes violentes (53,4 %). Un conflit familial était le facteur déclenchant principal (63,4 %). Une dépression chronique était retrouvée dans environ 40 % des cas. La prise en charge était ambulatoire intensive dans 61,8 % des cas avec une évolution favorable dans la majorité des patients.

Conclusion. Les tentatives de suicide chez les adolescents à Marrakech s’inscrivent dans un contexte de vulnérabilité multifactorielle dominée par les troubles dépressifs et la dysfonction familiale. Un renforcement de la prévention et de la coordination des soins est nécessaire.

Mots-clés : Tentative de suicide, Adolescent, Épidémiologie, Pédopsychiatrie, Marrakech

Abstract

Objective .To establish the epidemiological, clinical and outcome profile of suicide attempts among adolescents managed in the child and adolescent psychiatry department of Mohammed VI University Hospital in Marrakech.

Methods. Retrospective single-centre study of 131 adolescents aged 10 to 17 years , hospitalized or followed for a suicide attempt between January 2021 and December 2025. Data were collected from medical records and analysed with SPSS version 27.

Results. Mean age was 14.71 ± 1.38 years with a marked female predominance (82.4 %). The most frequent methods were medication overdose (40.5 %) and violent methods (53.4 %). Family conflict was the main precipitating factor (63.4 %). Chronic depression was found in approximately 40 % of cases. Intensive outpatient care was provided in 61.8 % of cases, with a favourable outcome in the majority of patients.

Conclusion. Suicide attempts among adolescents in Marrakech occur in a multifactorial context of vulnerability dominated by depressive disorders and family dysfunction. Strengthening primary and secondary prevention, as well as improving care coordination, is required.

Keywords: Suicide attempt, Adolescent, Epidemiology, Child and adolescent psychiatry, Marrakech

RESUMEN

Objetivo. Determinar el perfil epidemiológico, clínico y evolutivo de los intentos de suicidio en adolescentes atendidos en el servicio de psiquiatría infantil del Hospital Universitario Mohammed VI de Marrakech.

Materiales y métodos. Estudio retrospectivo monocéntrico realizado con 131 adolescentes de entre 10 y 17 años, hospitalizados o en seguimiento por intento de suicidio entre enero de 2021 y diciembre de 2025. Los datos se recopilaron a partir de los historiales médicos y se analizaron con el programa SPSS, versión 27.

Resultados. La edad media fue de 14,71 ± 1,38 años, con un claro predominio femenino (82,4 %). Los métodos más utilizados fueron la intoxicación medicamentosa (40,5 %) y los métodos violentos (53,4 %). El principal factor desencadenante fue un conflicto familiar (63,4 %). Se observará depresión crónica en aproximadamente el 40% de los casos. El tratamiento fue ambulatorio intensivo en el 61,8 % de los casos, con una evolución favorable en la mayoría de los pacientes.

Conclusión. Los intentos de suicidio entre los adolescentes de Marrakech se inscriben en un contexto de vulnerabilidad multifactorial en el que predominan los trastornos depresivos y la disfunción familiar. Es necesario reforzar la prevención y la coordinación de la atención sanitaria.

 


Introduction 

L’adolescence est définie par l’Organisation mondiale de la Santé comme la période de la vie comprise entre 10 et 19 ans (1) et constitue une étape cruciale du développement humain, marquée par d’importants remaniements physiques, cognitifs, émotionnels et sociaux. Bien qu’elle offre de nombreuses opportunités de croissance et de construction identitaire, cette période représente également un moment de vulnérabilité accrue aux troubles de la santé mentale (2).

Dans ce contexte, les conduites suicidaires constituent un problème majeur de santé publique. La crise suicidaire est définie comme un processus temporaire et réversible d’épuisement psychique du sujet, dont le risque évolutif est le passage à l’acte suicidaire (3).

Au niveau mondial, le suicide représente la troisième cause de mortalité chez les 15-29 ans (4). Au Maroc, les données de l’enquête Global School-based Student Health Survey (GSHS) 2016 révèlent une prévalence élevée des conduites suicidaires chez les adolescents : 16,0 % ont rapporté des idées suicidaires sérieuses et 14,6 % un plan suicidaire au cours des 12 derniers mois, avec des taux de tentatives de suicide particulièrement préoccupants, surtout chez les filles (5).

Les données nationales sur le suicide accompli restent limitées ; selon les estimations de l’OMS, le taux de suicide au Maroc est d’environ 3,0 pour 100 000 habitants (6), mais ces chiffres sont probablement sous-estimés en raison de la sous-déclaration liée aux facteurs culturels et religieux .La région de Marrakech-Safi compte plus de 4,5 millions d’habitants, dont une proportion importante d’adolescents. Le CHU Mohammed VI de Marrakech est le principal centre de référence pour la pédopsychiatrie dans le sud du Maroc. Le service de pédopsychiatrie assure les consultations, le suivi ambulatoire et l’évaluation des urgences pédopsychiatriques. Il n’existe pas, à ce jour, d’unité d’hospitalisation dédiée à la pédopsychiatrie à Marrakech ; Les adolescents nécessitant une hospitalisation sont ainsi orientés vers des structures disposant de services d’hospitalisation pédopsychiatrique.

À l’unité ambulatoire de pédopsychiatrie universitaire du CHU Mohammed VI de Marrakech, nous avons constaté une augmentation du nombre de prises en charge pour tentative de suicide chez les adolescents. Cependant, malgré cette réalité clinique, peu d’études ont été menées localement pour décrire précisément le profil épidémiologique de ces tentatives dans la région. Dans le cadre de ce travail, nous avons choisi d’étudier les cas cliniques d’adolescents dont la crise suicidaire a abouti à une tentative de suicide.

Le présent travail a pour objectif d’établir le profil épidémiologique des tentatives de suicide chez les adolescents à Marrakech, en décrivant leurs caractéristiques sociodémographiques, les méthodes utilisées, les facteurs de risque associés, les circonstances de survenue ainsi que les aspects cliniques et évolutifs. Cette étude vise à fournir des données locales utiles à l’amélioration du repérage précoce, de la prise en charge et de la prévention des conduites suicidaires dans notre contexte.

Matériel et méthodes

Type d’étude et période

Il s’agit d’une étude rétrospective descriptive monocentrique portant sur une période de cinq ans, du 1er janvier 2021 au 31 décembre 2025.

Population d’étude

Ont été inclus tous les adolescents âgés de 10 à 17 ans, pris en charge à l’unité ambulatoire de pédopsychiatrie universitaire du CHU Mohammed VI de Marrakech pour tentative de suicide.

Les critères d’exclusion étaient : les patients âgés de plus de 17 ans et les cas de comportements auto-agressifs sans intention suicidaire claire.

Le choix de la limite d’âge supérieure à 17 ans correspond à l’organisation des filières de soins au CHU de Marrakech : les patients de 17 ans et plus sont orientés vers les services de psychiatrie adulte. Les adolescents de 17-19 ans n’ont donc pas été inclus dans cette série pédopsychiatrique.

Recueil des données

Les données ont été recueillies à partir des dossiers médicaux archivés. Un formulaire de recueil standardisé a été élaboré, comportant les variables suivantes :

Analyse statistique

Les données ont été saisies et analysées à l’aide du logiciel SPSS version 27.0. Les variables qualitatives ont été exprimées en effectifs et en pourcentages. Les variables quantitatives ont été décrites par leur moyenne ± écart-type.

Les variables qualitatives pouvant comporter plusieurs réponses (notamment les symptômes cliniques, les facteurs déclenchants, les antécédents et les types de maltraitance) ont été traitées comme des variables à réponses multiples, permettant à un même patient d’être comptabilisé dans plusieurs catégories pour une même variable.

Aucune analyse bivariée n’a été réalisée en raison du caractère descriptif de l’étude.

Aspects éthiques

L’anonymat et la confidentialité des données ont été strictement respectés, avec le consentement des patients et de leurs familles pour l’utilisation des données cliniques à des fins de recherche et de publication. L’étude a respecté les principes de la Déclaration d’Helsinki.

Résultats

1. Caractéristiques générales de la population

Notre étude porte sur 131 adolescents âgés de 10 à 17 ans pris en charge pour tentative de suicide à l’unité ambulatoire de pédopsychiatrie universitaire du CHU Mohammed VI de Marrakech entre janvier 2021 et décembre 2025. L’âge moyen des patients est de 14,71 ± 1,38 ans, avec deux pics de fréquence à 16 ans (35,9 %) et à 15 ans (28,2 %). La population est majoritairement féminine (82,4 % contre 17,6 % de garçons).

2. Délai de prise en charge et service de référence

Au moment de l’admission, le délai moyen entre la tentative de suicide et la prise en charge en pédopsychiatrie est de 5,63 ± 11,89 jours. Près de la moitié des adolescents (46,6 %) sont vus le jour même de la tentative, tandis que 61,1 % le sont dans les deux premiers jours.

Les services référents sont principalement les urgences pédiatriques du CHU (35,1 %), suivis des omnipraticiens (20,6 %), des services de pédiatrie du CHU (14,5 %), du service de réanimation pédiatrique (7,6 %), de la médecine légale (3,8 %) et de l’addictologie (3,1 %), tandis que 15,3 % des patients proviennent d’autres services.

3. Profil socio-démographique

Sur le plan socio-démographique, 6,9 % des adolescents sont scolarisés en primaire, 51,1 % au collège, 22,9 % au lycée et 19,1 % sont en décrochage scolaire. Le niveau socio-économique est considéré comme faible dans 58 % des cas et moyen dans 42 % des cas. (Tableau 1)

Tableau 1. Caractéristiques sociodémographiques

Variable

n

%

Âge (années)

10 ans

2

1,5

11 ans

2

1,5

12 ans

7

5,3

13 ans

10

7,6

14 ans

26

19,8

15 ans

37

28,2

16 ans

47

35,9

Moyenne ± écart-type

14,71 ± 1,38

—

Sexe

Féminin

108

82,4

Masculin

23

17,6

Niveau scolaire actuel

Primaire

9

6,9

Collège

67

51,1

Lycée

30

22,9

Décrochage scolaire

25

19,1

Niveau socio-économique (appréciation clinique)

Bas

76

58,0

Moyen

55

42,0

Rang dans la fratrie

Aîné

52

39,7

Milieu

41

31,3

Cadet

26

19,8

Enfant unique

12

9,2

Situation familiale parentale

Parents mariés vivant ensemble

74

56,5

Parents divorcés

37

28,2

Orphelin (un ou deux parents)

12

9,2

Parents séparés non divorcés

8

6,1

 

   4. Antécédents personnels et familiaux

Les antécédents personnels et familiaux révèlent une vulnérabilité importante. Un tiers des adolescents (33,6 %) ont déjà présenté au moins une tentative de suicide antérieure, avec une répartition de 1 tentative (11,5 %), 2 tentatives (12,2 %) et 3 tentatives (9,2 %). Des automutilations non suicidaires sont présentes chez 29,8 % des patients. Des antécédents psychiatriques personnels sont retrouvés chez 41,2 % des cas, dominés par le trouble dépressif majeur (31,3 %). Des antécédents toxiques concernent 17,6 % des adolescents, principalement le cannabis et le tabac. Des antécédents médicaux sont rapportés dans 8,4 % des cas, notamment l’épilepsie, l’hypothyroïdie, le diabète insipide ou de type 1, la maladie de Behçet, l’asthme chronique, l’obésité et certaines maladies auto-immunes.

Sur le plan familial, des antécédents psychiatriques sont présents dans 32,8 % des familles, essentiellement la dépression maternelle ; les antécédents de suicide ou de tentative de suicide dans la famille sont rares (2,3 %). (Tableau 2)

Tableau 2. Antécédents personnels et familiaux

Variable

n

%

Tentative de suicide antérieure

Non

87

66,4

Oui

44

33,6

Nombre de TS antérieures (parmi les 44)

1

15

11,5*

2

16

12,2*

3

12

9,2*

5

1

0,8*

Automutilations non suicidaires

Non

92

70,2

Oui

39

29,8

Antécédents psychiatriques personnels

Aucun (RAS)

77

58,8

Trouble dépressif majeur

41

31,3

Trouble anxio-dépressif

4

3,1

Trouble de conduite

4

3,1

Schizophrénie

2

1,5

Trouble du comportement alimentaire (TCA)

1

0,8

Structuration pathologique borderline

1

0,8

TOC

1

0,8

Antécédents toxiques

Non

108

82,4

Oui

23

17,6

Antécédents médicaux

Non

120

91,6

Oui

11

8,4

Antécédents psychiatriques familiaux

Non

88

67,2

Oui

43

32,8

Lien de parenté (parmi les 43)

Parent au 1er degré

34

26,0*

Oncle (paternel ou maternel)

3

2,3*

Autres (tantes, cousins, grand-mère, sœur…)

6

4,6*

Antécédents de TS ou suicide accompli dans la famille

Non

128

97,7

Oui

3

2,3

* Pourcentages calculés sur l'ensemble de la cohorte (N = 131).

 

5. Environnement familial et relationnel

Concernant la situation familiale, 56,5 % vivent avec leurs deux parents mariés et cohabitant, 28,2 % ont des parents divorcés, 9,2 % sont orphelins d’un ou des deux parents et 6,1 % ont des parents séparés sans divorce. L’environnement familial et relationnel est fortement altéré. Des conflits parentaux ou une violence domestique sont rapportés dans 61,1 % des cas, avec une fréquence quotidienne dans 14,5 % et fréquente dans 40,5 %. La communication familiale est jugée mauvaise ou absente dans 55,7 % des cas, moyenne dans 38,9 % et bonne dans seulement 5,3 %. Le soutien parental est perçu comme insuffisant chez 88,5 % des adolescents. Des difficultés relationnelles avec les pairs (harcèlement scolaire ou isolement) concernent 40,5 % des patients. L’histoire de maltraitance, toutes formes confondues, est très fréquente (90,1 %), avec une prédominance de la maltraitance psychologique (91,6 %), physique (56,5 %) et sexuelle (22,1 %). (Tableau 3)

Tableau 3. Environnement familial et relationnel

Variable

n

%

Conflits parentaux / violence domestique

Non

51

38,9

Oui

80

61,1

Fréquence des conflits (parmi les 80)

Fréquent

53

40,5*

Quotidien

19

14,5*

Occasionnel

8

6,1*

Communication familiale

Bonne

7

5,3

Moyenne

51

38,9

Mauvaise / absente

73

55,7

Soutien parental perçu

Suffisant

15

11,5

Insuffisant

116

88,5

Difficultés relationnelles avec les pairs

Non

78

59,5

Oui (harcèlement scolaire, isolement…)

53

40,5

Histoire de maltraitance (toute forme)

Non

13

9,9

Oui

118

90,1

Maltraitance physique

Non

57

43,5

Oui

74

56,5

Maltraitance psychologique

Non

11

8,4

Oui

120

91,6

Maltraitance sexuelle

Non

102

77,9

Oui

29

22,1

* Pourcentages calculés sur l'ensemble de la cohorte (N = 131).

   6. Caractéristiques de la tentative de suicide et orientation initiale

Concernant les caractéristiques de la tentative de suicide elle-même, le scénario est établi et planifié dans 62,6 % des cas. L’accès au moyen utilisé est facile dans 96,2 % des situations. La conscience de la létalité du moyen est présente chez 63,4 % des adolescents, incertaine chez 25,2 % et absente chez 11,5 %. Un facteur déclenchant est identifié dans 77,1 % des cas, principalement un conflit familial (63,4 %), suivi du harcèlement (6,9 %) et du conflit amoureux (6,1 %). Les idées suicidaires sont très rarement communiquées avant l’acte (0,8 %). Les symptômes psychiatriques dans les jours ou semaines précédents sont dominés par l’irritabilité (35,9 %), le repli sur soi (9,2 %) et la tristesse (5,3 %). Des conséquences somatiques graves (coma, difficultés cardio-respiratoires ou séquelles neurologiques) sont observées dans 21,4 % des tentatives. Plus de la moitié des patients (52,7 %) passent par un service somatique (urgences 30,5 %, pédiatrie ou réanimation) avant leur orientation en pédopsychiatrie.

La méthode la plus fréquente est l’intoxication médicamenteuse (40,5 %), suivie de l’ingestion de toxiques ou de caustiques (18,3 %), de la pendaison (11,5 %), des phlébotomies ou coupures profondes (11,5 %), du saut d’une hauteur importante (9,9 %) et de l’utilisation d’arme blanche (4,6 %). Une méthode classée comme violente (toute méthode autre que l’intoxication médicamenteuse pure) est utilisée dans 53,4 % des cas. L’intention déclarée est une volonté de mourir dans 55 % des cas, un appel à l’aide ou message à l’entourage dans 17,6 %, une pression sur la famille dans 14,5 %, tandis que d’autres motifs sont plus rares. (Tableau 4)

Tableau 4. Caractéristiques de la tentative de suicide

Variable

n

%

Délai TS → admission en pédopsychiatrie (jours)

1 jour

61

46,6

2 jours

19

14,5

3 jours

20

15,3

4–7 jours

16

12,2

≥ 8 jours

15

11,5

Moyenne ± écart-type

5,63 ± 11,90

—

Service référent

Urgences pédiatriques

46

35,1

omnipraticien

27

20,6

Pédiatrie du CHU

19

14,5

Réanimation pédiatrique

10

7,6

Médecine légale

5

3,8

Addictologie

4

3,1

Autres

20

15,3

Méthode utilisée

Intoxication médicamenteuse

53

40,5

Ingestion de toxique / caustique

24

18,3

Pendaison

15

11,5

Phlébotomie / coupures profondes

15

11,5

Saut d'une hauteur importante

13

9,9

Arme blanche

6

4,6

Intoxication médicamenteuse + saut

2

1,5

Autres (omission d'insuline, refus alimentaire, se jeter devant le train)

3

2,3

Méthode classée violente (hors intoxication médicamenteuse pure)

Non

61

46,6

Oui

70

53,4

Scénario établi et planifié

Non

49

37,4

Oui

82

62,6

Idées suicidaires communiquées avant l'acte

Non

130

99,2

Oui

1

0,8

Accès facile au moyen

Non

5

3,8

Oui

126

96,2

Conscience de la létalité du moyen

Oui

83

63,4

Incertain

33

25,2

Non

15

11,5

Facteur déclenchant identifié

Non

30

22,9

Oui

101

77,1

Nature du facteur déclenchant (parmi les 101)

Conflit familial

83

63,4*

Harcèlement

9

6,9*

Conflit amoureux

8

6,1*

Échec scolaire

1

0,8*

Conséquences somatiques graves (coma, réanimation, séquelles)

Non

103

78,6

Oui

28

21,4

Intention déclarée

Volonté de mourir

72

55,0

Appel à l'aide / message à l'entourage

24

18,3

Faire pression sur la famille

19

14,5

Fuir une souffrance insupportable

11

8,4

Cadre délirant / autres

5

3,8

* Pourcentages calculés sur l'ensemble de la cohorte (N = 131).

8. Diagnostic, type de crise

Le type de crise est considéré comme psychopathologique dans 57,3 % des cas, psychosociale dans 35,1 % et psychotraumatique dans 7,6 %. Au terme de l’évaluation, le diagnostic retenu est majoritairement une dépression chronique (environ 40 % des cas, dont de nombreuses formes sévères). L’épisode dépressif majeur est diagnostiqué chez 5,3 % des adolescents. Ces troubles dépressifs sont suivis par des troubles anxio-dépressifs, des troubles liés à l’usage de substances, des troubles de conduite et, plus rarement, par une schizophrénie ou un état de stress post-traumatique. (Tableau 5)

Tableau 5. Diagnostic, type de crise, prise en charge et évolution

Variable

n

%

Type de crise

Psychopathologique

75

57,3

Psychosociale

46

35,1

Psychotraumatique

10

7,6

Diagnostic principal retenu (regroupé)

Dépression chronique (toutes formes)

≈ 52

≈ 40

Épisode dépressif majeur (EDM)

7

5,3

Trouble environnemental / psychosocial

≈ 33

≈ 25

Adolescence perturbée

9

6,9

État de stress post-traumatique (PTSD)

≈ 4

≈ 3

Trouble de conduite

4

3,1

Schizophrénie

2

1,5

Autres (anxio-dépressif, TOC, borderline, bipolaire…)

≈ 20

≈ 15

Passage par un service somatique avant pédopsychiatrie

Non

62

47,3

Oui

69

52,7

Cadre de prise en charge

Ambulatoire intensif

81

61,8

Hospitalisation

50

38,2

* Pourcentages calculés sur l'ensemble de la cohorte (N = 131).

9. Prise en charge thérapeutique

Devant l’absence d’une unité d’hospitalisation spécialisée en pédopsychiatrie à Marrakech, un suivi ambulatoire intensif a été mis en place chez 61,8 % des adolescents. Cette prise en charge repose sur une approche intégrative combinant psychothérapie de soutien, interventions psychoéducatives et accompagnement familial, conformément aux recommandations actuelles de prévention des récidives suicidaires chez l’adolescent, et est organisée sous forme de rencontres thérapeutiques toutes les 24 h à l’hôpital de jour. Le rythme est ensuite adapté selon la réponse en phase aiguë (accueil toutes les 48–72 h durant les quatre premières semaines).

Les adolescents présentant un risque élevé selon l’évaluation Risque–Urgence–Dangerosité (RUD), soit 38,2 % des cas, ont été orientés vers des services d’hospitalisation pédopsychiatrique situés hors de la ville.

Au total, la prise en charge est ambulatoire dans 61,8 % des cas et une hospitalisation est nécessaire dans 38,2 % des situations. En ambulatoire, le traitement associe presque systématiquement une psychothérapie (97 % des cas) à un traitement pharmacologique.

La fluoxétine (20 mg) est prescrite en première intention dans les épisodes dépressifs majeurs, parfois associée à la rispéridone à la dose moyenne de 0,5 à 1 mg, ou à d’autres antidépresseurs tels que la sertraline.

Par ailleurs, un atelier psychothérapeutique de groupe dédié à la gestion de la crise suicidaire est mis en place après la phase aiguë. Cet atelier, désormais proposé systématiquement à tous les patients, constitue une approche structurée visant à renforcer les compétences des adolescents en matière de régulation émotionnelle, d’identification des facteurs déclenchants et de développement de stratégies d’adaptation. Il s’inscrit dans une perspective de prévention secondaire et de réduction du risque de récidive suicidaire.

Ce suivi ambulatoire intensif a permis une stabilisation clinique ainsi qu’une reprise du fonctionnement psychosocial chez la majorité des adolescents pris en charge en ambulatoire.

10. évolution

Au terme du suivi, l’évolution est favorable dans la majorité des cas, avec une résolution de la crise en moyenne en 3 à 4 semaines et une reprise du fonctionnement chez de nombreux adolescents. Cependant, 6,9 % des patients sont perdus de vue. Par ailleurs, quelques patients ont nécessité une réorientation vers l’hospitalisation en raison d’une évolution défavorable, d’une résurgence des idées suicidaires ou d’un passage à l’acte (observé dans 2 % des cas).

Discussion

La tentative de suicide représente une urgence médico-psychologique majeure et l'une des problématiques de santé publique les plus préoccupantes à l'échelle mondiale. Sa fréquence élevée, combinée à la gravité de ses conséquences, en fait un phénomène qui ne peut être abordé sans une mobilisation collective et multisectorielle.

L'adolescence constitue une période de vulnérabilité particulière, marquée par des bouleversements identitaires, affectifs et neurobiologiques qui exposent le sujet jeune à un risque accru de passage à l'acte. L'impulsivité, trait caractéristique de cette tranche d'âge, joue un rôle déterminant dans la dynamique suicidaire, raccourcissant le délai entre l'idéation et l'acte, et rendant la prévention d'autant plus urgente et complexe.

Face à l'ampleur de ce phénomène, une évaluation rigoureuse et une sensibilisation à tous les niveaux s'imposent : à l'école, au sein de la famille, dans la société en général, auprès des médecins de première ligne qui constituent souvent le premier point de contact, et enfin au niveau des services spécialisés de santé mentale, garants d'une prise en charge adaptée et coordonnée.

 Âge et genre :

L’âge moyen de 14,71 ± 1,378 ans, avec deux pic de fréquence à 15 et 16 ans, est concordant avec les données nationales et internationales. Il se rapproche des résultats de l’étude Khaloui et al. (2025) à Casablanca qui a rapporté un âge moyen de 15,03 ± 1,35 ans (7). Cette tranche d’âge correspond à une période de grande vulnérabilité liée aux remaniements pubertaires, aux pressions scolaires et à l’émergence des troubles thymiques. Une autre étude marocaine avait cependant rapporté un âge moyen plus bas (12 ans et demi) (8).

Une nette prédominance féminine est observée dans notre série (82,4 %, sex-ratio F/G = 4,68), ce qui concorde avec les données de la littérature nationale et internationale qui reconnaissent le genre féminin comme prédominant dans la réalisation des tentatives de suicide (6, 7 ,10, 11,12, 13)

Délai de prise en charge en pédopsychiatrie et services référents

Dans notre étude, le délai moyen entre la tentative et la prise en charge en pédopsychiatrie est de 5,63 ± 11,89 jours, avec 46,6 % des patients vus le jour même. Ce délai est plus court que celui rapporté par Khaloui et al. (8,91 jours) (7). le parcours de soins reste majoritairement via les urgences pédiatriques du CHU (35,1 %), et les services somatiques, soulignant la nécessité d’une meilleure coordination avec la pédopsychiatrie pour une évaluation précoce ce qui réduit significativement le risque de récidive suicidaire (14, 15)

Ce délai observé dans notre série met en évidence un retard fréquent de consultation chez le pédopsychiatre après la référence initiale par le médecin somaticien. Sur le plan clinique, ce retard invite à une réflexion sur les facteurs psychosociaux tels que la honte, la culpabilité ressenties par le patient et/ou sa famille, ainsi que la possible banalisation de l’acte par l’entourage, qui peuvent contribuer à différer la demande ou l’acceptation d’une prise en charge spécialisée.

Niveau socio-économique

Un niveau socio-économique bas a été observé dans 58 % des cas, ce qui rejoint les données de la littérature (5,6, 7). Cependant, ce résultat doit être interprété avec prudence en raison d’un possible biais de recrutement, notre structure universitaire accueille majoritairement les patients démunis et relevant de milieu social précaire.

Facteurs familiaux et psychosociaux

Les facteurs familiaux et relationnels sont particulièrement préoccupants : conflits parentaux ou violence domestique (61,1 %), mauvaise communication familiale (55,7 %), soutien parental perçu insuffisant (88,5 %) et antécédents de maltraitance (90,1 %, dont maltraitance psychologique 91,6 %). Ces résultats sont cohérents avec la littérature  récente qui confirme le rôle majeur de la dysfonction familiale (OR ≈ 1,94) et de la maltraitance dans les comportements suicidaires des adolescents (17, 18, 19).

Antécédents personnels et familiaux

Un tiers des adolescents (33,6 %) avaient déjà réalisé au moins une tentative de suicide antérieure non suivie, 29,8 % présentaient des automutilations non suicidaires et 41,2 % avaient des antécédents psychiatriques personnels, dominés par le trouble dépressif majeur (31,3 %). Ces chiffres sont concordants avec d’autres études (6,10,20).  Les antécédents familiaux de troubles psychiatriques (32,8 %) constituent également un facteur de vulnérabilité important (21).

Le retard diagnostique de la dépression et son absence de prise en charge représentent un facteur aggravant majeur du risque suicidaire et une tentative de suicide non suivie d'une référence au pédopsychiatre expose l'adolescent à un risque de récidive d'environ 30 % dans la même année, avec recours à des moyens potentiellement plus létaux  (22). Ces données mettent en évidence le profil de haute vulnérabilité des adolescents de notre série et soulignent la nécessité d’une évaluation approfondie, d’un suivi rapproché et d’une prévention secondaire ciblée chez les patients présentant des antécédents de tentative et/ou un trouble dépressif majeur.

Caractéristiques de la tentative de suicide

La prédominance du conflit familial comme facteur déclenchant (63,4 %) n’est pas surprenante dans le contexte socioculturel marocain. Les tensions intrafamiliales, qu’elles soient liées aux conflits parentaux ou aux pressions scolaires, constituent une source majeure de souffrance souvent banalisée par l’entourage. Ces données justifient pleinement l’intégration systématique de la thérapie familiale dans notre protocole de prise en charge.

Ces résultats concordent avec la littérature internationale qui souligne le rôle central des conflits familiaux et des adversités précoces (22, 23, 24). Ils plaident en faveur d’une évaluation structurée du risque suicidaire dès la première prise en charge, notamment par les médecins de première ligne.

Le caractère exceptionnel de la communication préalable des idées suicidaires (0,8 %) est particulièrement préoccupant. Il reflète le silence qui entoure la crise suicidaire dans notre contexte, lié à la stigmatisation, à la crainte du jugement familial et à l’absence d’espaces de parole adaptés aux adolescents. Ce constat souligne l’urgence de développer des programmes de sensibilisation en milieu scolaire et familial, afin de permettre aux adolescents d’exprimer leur souffrance avant le passage à l’acte.

Par ailleurs, la proportion élevée de méthodes violentes (53,4 %) et de complications somatiques graves (21,4 %) est comparable aux données casablancaises (6). Ces résultats soulignent la gravité des tentatives dans cette population et renforcent la nécessité d’une intervention précoce et multidisciplinaire.

Diagnostic et prise en charge

La prédominance du trouble dépressif majeur comme diagnostic principal (≈ 40 %) illustre le retard diagnostique fréquemment observé dans notre pratique. En effet, la dépression de l’adolescent est souvent méconnue, banalisée ou confondue avec des « difficultés comportementales » ou une « adolescence perturbée ». Cela conduit à un passage à l’acte suicidaire sans qu’aucune prise en charge psychiatrique n’ait été initiée au préalable. Ce constat rejoint les données de la littérature, qui indiquent que seul un tiers des adolescents dépressifs bénéficie d’un traitement adapté (25).

La prédominance de la prise en charge ambulatoire intensive (61,8 %) dans notre série reflète avant tout une contrainte structurelle liée à l’absence d’unité d’hospitalisation pédopsychiatrique dédiée à Marrakech. Bien que non choisie, cette modalité s’est révélée efficace dans notre pratique, à condition de s’appuyer sur une organisation rigoureuse du suivi (rythme rapproché initial, coordination pluridisciplinaire et implication active de la famille). Cette approche ambulatoire est privilégiée chaque fois que le risque suicidaire et le niveau de fonctionnement de l’adolescent le permettent, l’hospitalisation étant réservée aux formes sévères ou à haut risque (26).

Notre approche thérapeutique multimodale associe psychoéducation, guidance parentale, psychothérapies (psychodynamique, cognitivo-comportementale et interpersonnelle) et pharmacothérapie si indiquée. La psychoéducation des familles, axe central de notre intervention, a permis d’améliorer l’adhésion thérapeutique et de réduire les facteurs de vulnérabilité environnementaux, confirmant les données de la littérature sur l’efficacité des approches multidisciplinaires précoces (20, 25, 26).

Le taux de perdus de vue (6,9 %) s’explique principalement par la stigmatisation persistante des troubles psychiatriques, les difficultés socio-économiques limitant l’accès aux soins, l’éloignement géographique et le sentiment d’amélioration précoce incitant à l’arrêt du suivi. Or, l’absence de suivi après une première tentative suicidaire multiplie significativement le risque de récidive au cours de l’année, souvent avec des moyens plus létaux (22). Ce constat plaide en faveur de la mise en place de stratégies actives de maintien du lien thérapeutique, notamment par des contacts téléphoniques systématiques et une coordination renforcée avec les médecins de première ligne.

Conclusion et perspectives

Les tentatives de suicide chez les adolescents s’inscrivent souvent dans un contexte de vulnérabilité multifactorielle dominée par les troubles dépressifs, la dysfonction familiale, la maltraitance et la précarité et bien d’autres facteurs. Elle souligne l’urgence de renforcer la prévention (repérage scolaire, sensibiliser les familles et des jeunes sur la santé mentale et la suicidalité), d’améliorer la coordination des soins et de développer des unités spécialisées en crise. Des études prospectives multicentriques et qualitatives sont nécessaires pour mieux adapter les stratégies de prévention au contexte marocain en se focalisant sur la détection des populations à risque et le développement de stratégies multidisciplinaires de santé globale à l’âge pédiatrique.

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