Cas Clinique
REVUE DE
PSYCHIATRIE EN PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT ET DE L’ADOLESCENT
ISSN :
1578-1062
« J’arrache
mes poils ... » : un regard psychodynamique sur la
trichotillomanie
"Me arranco los pelos...” : una mirada psicodinámica a la
tricotilomanía
“I pull out my hair…”: a psychodynamic perspective at trichotillomania.
Bouchra Aabbassi
Professeure de pédopsychiatrie,
Faculté de médecine et de pharmacie, CHU Mohamed VI, Marrakech, Maroc
Centre de recherche
« Enfance, Santé et Développement », Université Caddi Ayyad de
Marrakech, Maroc
Présidente de la société
marocaine de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent SMPEA, Maroc
Correspondance : aabbassi40@gmail.com, b.aabbassi@uca.ma
Volume 12, numéro 1, 2026, pp. 1- 8
Cet article est sous licence Creative Commons BY-NC-ND 4.0
RÉSUMÉ
La trichotillomanie est un comportement
répétitif qui consiste à̀ s’arracher ses propres cheveux, jusqu’à̀ épiler
des zones entières du cuir chevelu ou des zones poilues du corps. Les
premières manifestations ont lieu généralement pendant l’adolescence mais
peuvent aussi se voir à l’âge adulte. Les enjeux psychopathologiques sont
divers et variés. Au-delà du symptôme clinique, ce sont les origines
développementales de la souffrance qui sont à évaluer. C’est à travers une
vignette clinique que nous allons éclairer ce trouble à l’âge de l’adolescence.
Mots clés :
Trichotillomanie,
chevelure, diagnostic, développement, adolescence
ABSTRACT
Trichotillomania
is a repetitive behavior involving the compulsion to pull out one's own hair,
sometimes leading to the removal of entire areas of the scalp or hairy areas of
the body. The first signs typically appear during adolescence but can also be
seen in adulthood. The psychopathological implications are diverse and varied.
Beyond the clinical symptoms, the developmental origins of the distress must be
assessed. We will use a clinical vignette to shed light on this disorder in
adolescence.
Key words :
Trichotillomania,
hair, diagnosis, developpement, adolescence
RESUMEN
La
tricotilomanía es un comportamiento repetitivo que implica la compulsión de
arrancarse el propio cabello, llegando en ocasiones a eliminar zonas enteras
del cuero cabelludo o áreas con vello corporal. Los primeros signos suelen
aparecer durante la adolescencia, pero también pueden presentarse en la edad
adulta. Las implicaciones psicopatológicas son diversas y variadas. Más allá
del síntoma clínico, es fundamental evaluar los orígenes evolutivos del
malestar. Utilizaremos un caso clínico para ilustrar este trastorno en la
adolescencia.
Palabras clave : Tricotilomanìa, cabello,
diagnóstico, desarrollo, adolescencia
INTRODUCTION
La chevelure chez l’humain est symbole de puissance, de
force vitale et de bien-être. Ce qui en fait un élément de séduction, mais
aussi d’humanité et d’identité. Il
n’est pas étonnant qu’elle soit le sujet de manifestations pathologiques.
La trichotillomanie est un comportement répétitif qui
consiste à̀ s’arracher ses propres cheveux, jusqu’à
épiler des zones entières du cuir chevelu ou des zones poilues du corps. Les
sujets atteints de trichotillomanie peuvent jouer avec et/ou ingérer les poils
arrachés (c’est la trichophagie).
Chez les enfants et les adolescents, la prévalence de ce
trouble est estimée à moins de 1 % et touche préférentiellement le sexe
féminin (Tay et al, 2004). Les premières
manifestations ont lieu généralement pendant l’adolescence mais peuvent aussi
se voir à l’âge adulte.
Les
enjeux psychopathologiques sont divers et variés.
C’est à travers une
situation clinique que nous allons éclairer ce trouble à l’âge de
l’adolescence.
Cas clinique
Je reçois Adam, un garçon de nationalité marocaine âgé de
10 ans dans le cadre de son suivi ambulatoire post-hospitalier. Deux semaines
avant cette date de rencontre, notre équipe pédopsychiatrique a été sollicitée
par l’équipe pédiatrique à l’hôpital universitaire des enfants par suite d’un
épisode de trichotillomanie découvert fortuitement.
Adam est suivi depuis son bas âge pour une insuffisance
rénale chronique terminale et candidat dans le future proche à une greffe
rénale. Son frère aîné est suivi aussi pour un syndrome néphrotique chronique
mais il semble répondre mieux à la prise en charge médicale...
La dernière hospitalisation de Adam en service pédiatrique
a duré deux mois teintés de difficultés relationnelles avec l’équipe médicale
(douleur, colère, refus de soin...). Vers la fin et fortuitement, son pédiatre
a découvert un épisode de trichotillomanie portant sur les poils du
pubis et sur une partie du cuir chevelu…
De première vue, Adam ne fait pas son âge. Il a un retard
staturo-pondéral marqué et porte des vêtements visiblement trop enfantins. Il a
un langage oral distordu avec un vocabulaire très réduit, un parler bébé et une
tonalité fine de la voix. Il est pourtant présent dans cette rencontre avec le
pédopsychiatre : il rectifie, s’oppose ou affirme les dires de ses
parents. L’épisode de trichotillomanie s’est installé progressivement sur une
durée de deux semaines. Parfois les poils arrachés sont avalés, parfois ils
sont cachés sous les draps. La mère rapporte que sa grossesse de Adam n’a pas
été désirée, vu qu’elle a eu avant un enfant malade (le frère de Adam).
Elle est culpabilisée par sa belle-famille d’accoucher
« d’enfants malades » … Elle décrit même, sans se rendre compte,
qu’elle a traversé un épisode dépressif majeur à l’annonce de la maladie de
Adam quand il avait 3 ans et quelques mois. Le couple parental est conflictuel,
son vécu est souvent coloré par de la violence. Le père est démissionnaire.
C’est la mère et la grande mère maternelle qui s’occupent des deux enfants. « Adam
est privilégié » dit la grande mère.
Les consignes des pédiatres sont suivies à la lettre, les
bilans de pré-greffe sont faits à l’étranger et le garçon est accompagné dans
toutes les tâches du quotidien… Un discours qui marque une appréhension du mal
et un désir de contrôler le non contrôlable (la mort).
Pour un garçon de son âge, l’entretien pédopsychiatrique
est du moins étonnant ! Il a le fonctionnement mental et affectif d’un
garçon de 6 ans. Il est hanté par des angoisses développementales régressives
(le noir, la séparation avec la mère, les animaux…). Son quotidien est
pauvre : il ne va pas à l’école et il n’a pas de jeux préférés, ni d’amis
d’ailleurs.
En entretien individuel, il parle tout le temps de sa mère
dans un mouvement psychique d’abolition du sujet. Sur sa mère, il déplace ses
propres craintes de la maladie et de la mort, comme s’ils étaient tous les deux
une seule personne et un seul corps …Une même unité psychique : Il est
bien lorsqu’elle est bien, il va mal lorsqu’elle a mal…
Alors, d’où proviennent ses angoisses ? Que vient
souligner la trichotillomanie dans le parcours de vie et de maladie de ce
garçon ? Comment peut-on comprendre le sens de ce symptôme ? Et puis
quelles solutions thérapeutiques en découlent ? C’est ce qu‘on va tenter à
travers une vision développementale psychodynamique de cette situation
clinique.
DISCUSSION
Décrite la première fois en 1889 par Hallopeau,
dermatologue français, la trichotillomanie est une maladie de contrôle des
impulsions (Barbel, 1999). Il s’agit d’un besoin irrésistible et
incontrôlable de s’arracher les cheveux soit un par un, soit par mèches et
qui se manifeste épisodiquement ou de façon continue.
Les personnes qui en souffrent passent en moyenne de 30 à
60 minutes par jour à s’éplucher. Les cheveux, les cils, les sourcils et les
poils de barbe sont le plus souvent concernés mais tous les poils du corps
peuvent l’être (bras, jambes, poitrine, pubis). Certaines personnes, en
particulier les enfants, peuvent aussi arracher les poils d’autres personnes ou
d’animaux de compagnie. Pour Adam,
l’épisode de trichotillomanie s’est manifesté préférentiellement sur les poils
de la zone génitale (pubis). Ipso facto, les poils de la région génitale
annonce la puberté et la différenciation de sexe. Adam est en âge de puberté mais
il a des difficultés développementales qui le bloque
toujours au stade de l’enfance. Son corps malade ne peut habiter l’énergie
sexuelle et développementale de l’adolescence. Un corps en retard
staturo-pondéral qui le maintien en profil enfant (même pour les tailles des
vêtements) … S’ajoutant à cela, la relation avec sa mère marquée par de la
surprotection-fusion, qui lui empêche tout travail psychique d’individuation et
d’autonomie. S’arracher ses poils pubiens, c’est se décrire toujours comme
enfant gardant un corps impubère (sans signes secondaires visibles de puberté),
c’est se révolter (en s’attaquant à un corps malade difficile à idéaliser),
c’est aussi prolonger un mouvement œdipien non résolu (une mère
hyperproterctice et un père absent). C’est aussi préserver une certaine
bisexualité infantile. Est-ce un symbole de honte de la sexualité ? cela
nous rappelle le rasage des cheveux qui signe la honte des femmes qui avaient
eu des relations avec l’ennemi durant la Seconde guerre mondiale. Adam dans ce
sens traverse un tourbillon émotionnel inconscient à l’arrivée de l’adolescence
sur des conflits développementaux non résolus.
Dans l’œuvre de Freud en 1922, les cheveux sont un symbole
phallique et la coupe de cheveux est synonyme de castration. Cette angoisse qi
perdure lorsque la triangulation oedipienne ne s’opére pas…Il existe un lien
entre chevelure et inconscient sexuel. Ainsi, notre comportement vis-à-vis de nos cheveux est une traduction de nos conflits
inconscients. Le déplacement de la satisfaction exhibitionniste et de
l’angoisse de castration du pénis aux cheveux ne permet pas la résolution du
conflit sous-jacent et la répétition se continue.
Dans sa théorie du moi-peau, Anzieu a établi une
continuité entre les fonctions de la peau, du moi et celles de penser (Anzieu,
2008). Il distingue trois niveaux dans la distance par rapport au corps : la
peau, le moi, le penser. Parmi les huit
fonctions essentielles de la chevelure qu’il a définie : le
pare-excitation ou la contenance ; le témoin de la différence des sexes, des
générations, des statuts sociaux ; la fonction d’individuation et celle de la
sexualisation. Au-delà de cette symbolique sexuelle, et à un niveau plus
archaïque, on retrouve la pulsion de mort déguisée en agression et en
répétition comme définit névrose de contrainte ou névrose obsessionnelle
(Freud,1894-1895). Adam est atteint d’une maladie chronique à pronostic
péjoratif qui le confronte, lui et sa famille, au réel de la mort à chaque
séance d’hémodialyse ratée, à chaque bilan retardant la greffe, à chaque décès
d’enfants malades au service hospitalier où il séjourne… Adam est encore
incapable de « digérer » (refouler ou déplacer) les éléments de la
vie qui le perturbe. Il n’a pas eu la contenance affective nécessaire pour
développer ses propres stratégies émotionnelles et cognitives. Pour faire
face aux angoisses développementales qui le préoccupe, Adam s’appuie toujours
sur sa mère (ce Moi auxiliaire envahissant) et omniprésent, jusqu’à ce qu’il
projette les angoisses de sa propre mort sur sa mère « j’ai peur qu’elle
meure… » alors qu’elle traversait un épisode de rhume du moins le plus
habituel. L’angoisse de séparation avec la mère est manifeste. Même si Adam
accepte de rester seul en séance individuelle, il parle de sa mère qui envahit
son discours, son esprit. Buxbaum considérait que l’enfant trichotillomane
utilisait son corps comme moyen de défense primitif contre l’angoisse de
séparation, l’agrippement de l’enfant à ses cheveux venant à la place du
manque, élaboré dans l’aire transitionnelle. (Buxhaum 1960, Winicott 2002)
Les liens précoces sont teintés de rejet ! la mère a traversé un épisode
dépressif à la suite de l’accouchement de Adam. Elle est accusée par sa
belle-famille « d’enfanter de garçons malades ». Elle n’a pas
désiré avoir un autre enfant mais elle l’a gardé « par peur du Dieu » …
Adam est depuis sa naissance, un poids lourd à porter (psychiquement). Lorsque
le diagnostic médical tombe à l’âge de 03ans, la mère doit affronter seule
cette réalité. Le père se protège du sort de la mort de ces enfants par de la
distance affective. Il semble démissionnaire mais il est véritablement dans le
déni. Les liens de la mère avec Adam deviennent mécaniques comme pour garder
une distance émotionnelle par cette froideur relationnelle… Une sorte de lutte
contre le poids de la culpabilité. Envahie par des angoisses de perte, elle
investit son premier enfant qu’elle privilégie par rapport à Adam. Il risque
moins de dégâts semble-t-il ! Toute cette dynamique relationnelle
distordue de part et d’autre vient faire obstacle au chemin d’autonomie,
d’identité et de pensée. Adam avale ses
poils arrachés (les incorpore) ou les préserve soigneusement sous les draps.
Cette entrée en scène de l’oralité renverrait aussi à l’incorporation et à
l’identification à la mère et la lutte non contre l’angoisse de sa perte, mais
contre le vide de son absence. L’arrachage des poils est ainsi à comprendre
comme une autostimulation sensorielle face à
l’envahissement dépressif et pourraient entretenir l’excitation d’une absence
maternelle. Cette absence qui peut par moment être symbolique plus que réelle
renvoyant à une carence affective relationnelle de maternage, de portage
psychique et de contenance. Il y a vraisemblablement défaut de la fonction de
pare-excitation. Les
angoisses de la mère (de vie, de mort) sont véhiculées au garçon dans leur
forme la plus brute. La fonction
de pare-excitation (concept
freudien) est une barrière protectrice dynamique de l'appareil psychique
contre les stimulations excessives (internes ou externes) pour prévenir
l'angoisse et le trauma. Elle
permet de réguler les tensions, de protéger l'intégrité mentale et est
initialement assurée par l'entourage (mère/parent) avant d'être intériorisée
via le Moi peau…Que peut faire un esprit hanté par tant de démons depuis
la prime enfance que de s’exprimer par un conflit corporel et relationnel
(visible) pour alerter sur son mal être (invisible) à la porte d’un tourbillon
de remaniements psychiques qu’exige l’adolescence ?
La psychothérapie individuelle avec Adam s’est appuie sur
cette lecture psychodynamique pour relancer le développement vers le travail
psychique de l’adolescence et pour créer des liens interpersonnels soutenants
et portants vers l’autonomie. Le travail avec les parents est bien au centre du
projet de soin.
Le
travail thérapeutique consiste aussi à la mise en
place d’un espace de pensée et de créativité, individuel et familial, où un
travail sur le lien parents-enfant et une réassurance sur la qualité de ce
lien devraient permettre de se séparer et de s’individuer, sans être menaçant
pour la dynamique familiale. Les épisodes de trichotillomanie ont cessé mais
les séances se poursuivent toujours. Rappelons que l’évolution de
trichotillomanie est marquée par des périodes d’arrachage très intenses,
ainsi que des périodes d’abstinence complète pouvant durer 2 semaines ou
plus. Ces périodes d’abstinence font souvent croire que le comportement s’est
éteint de lui-même, et favorise la chronicité de la maladie. Écouter ce
corps parlant (à travers la maladie organique et psychosomatique) est la
première des étapes de réconciliation de Adam avec l’âge de l’adolescence. Le
jeune adolescent reprend son chemin de vie (psychique) avec du courage…
CONCLUSION
L’approche psychodynamique est une perspective
thérapeutique qui explore le sens des symptômes à travers les processus
inconscients influençant la vie présente. Au-delà du symptôme clinique, ce sont
les origines développementales de la souffrance qui sont évaluées et élaborées.
La trichotillomanie par sa dimension psychosomatique en est un exemple
illustratif.
Considérations éthiques
L’accord de publication est recensé auprès du patient et
ses parents avec respect éthique de l’anonymat
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